Dagara DAKIN

 

Les « Distractions » (2012)

 

Les œuvres de Leslie Amine sont le fruit de ses déplacements. Sa pratique artistique se résume en la combinaison de deux attitudes complémentaires : maîtrise et lâcher prise. Le caractère chaotique et imprévisible de ses toiles découle des assemblages d’éléments hétéroclites qu’elle s’autorise à faire. Il en résulte une sensation d’étrangeté.

Face aux toiles de Leslie Amine, le spectateur cherche un sens, un élément familier auquel il pourrait se raccrocher. Une histoire à se raconter. Mais il s’égare. Et bien que les motifs que sont le tissu africain (ou pagne) de couleur orange, ou encore la chèvre, soient assez récurrents pour nous servir de repère, rien n’y fait. Parfois, au détour d’un élément, une allusion à une œuvre d’un peintre connu affleure à la surface de la toile. 

Mais c’est pour mieux nous étourdir. C’est que le propos ici n’est pas de rassurer le regardeur mais plutôt de l’inviter à abandonner certains codes, faire fi de l’idée qu’il se fait de ce qu’est le sens pour expérimenter d’autres sens, d’autres directions, d’autres lectures, d’autres possibles. Il n’est donc pas anodin que l’artiste ait choisi d’intituler sa proposition : « Distractions », car à bien y réfléchir, c’est bien ce qu’elle cherche à nous procurer par le biais de ses peintures, un peu de distraction. Un moment où l’esprit se laisse aller à la divagation pour mieux revenir, plus tard, à ses préoccupations. On ne peut donc aborder ses peintures de façon distraite, elles exigent de nous la plus grande attention qui soit. C’est la seule façon d’accéder à cet univers qui sollicite de notre part que nous abandonnions, le temps d’une exposition, notre univers propre pour en explorer un autre.

 


Un lieu trop chaud (2013)

 

L’atmosphère tient ici une place primordiale. Il est le fruit des déplacements multiples à l’origine des réalisations de Leslie Amine. Il ne s’agit pas d’un simple décor. Il permet à l’artiste de replacer le visiteur dans un contexte sans lequel tout ce qui pourra être dit par la suite, tout ce qui pourra être ressenti, ne pourra être pleinement saisi, encore moins vécu. Paysages et portraits sont les genres qui prédominent, seule une toile au sujet plus énigmatique dénote. Elle indique un autre aspect de son œuvre. C’est que tout n’est pas que « luxe calme et volupté ».
 
La série de portraits que l’artiste présente ici, quant à elle, est le résultat d’une résidence à Paris. Dans ce cadre elle a arpenté les rues de la capitale et de sa proche banlieue et demandé à photographier chacun de ses modèles. Son regard s’est arrêté sur des personnes d’origine africaine ou antillaise. Jeunes ou moins jeunes, hommes ou femmes, sont vêtus de vêtements dits « ethniques » ou au contraire de façon plus mode actuelle. C’est un choix voulu par l’artiste qui semble s’être intéressée au contraste qui réside entre ces façons de se vêtir. Les codes vestimentaires et les impressions qu’ils suscitent, la capacité qu’ont ces mêmes personnes de passer de l’un à l’autre de ces styles.

Et bien qu’elle avoue préférer « laisser le visiteur dans une certaine subjectivité par rapport à cette question », il n’en demeure pas moins qu’elle questionne l’immigration de ces populations à Paris. D’où le choix de ses modèles

. C’est aussi une manière de s’interroger sur des concepts que sont : le stéréotype, l’exotisme ou encore la modernité.

À partir de ses images prises dans les rues parisiennes, d’un commun accord avec les protagonistes – il n’est qu’à voir les pauses que ceux-ci adoptent pour se rendre à cette évidence – Leslie Amine a élaboré les portraits que voici en les replaçant sur un fond constitué de nuées.
 
Mode de présentation qui n’est pas sans évoquer celui dont les peintres classiques avaient l’habitude d’user. À la fois réflexion sur la nécessité de peindre à l’ère du numérique, ses portraits utilisent également les codes de représentation qui appartiennent aussi bien au champ de la photographie qu’à celui de la peinture. La photographie s’étant dès ses origines inspirée de la peinture. 

Enfin, pour rendre la lecture de ses images moins évidente, l’artiste s’autorise à les fragmenter. De la sorte, elle invite le regardeur à recomposer mentalement certaines d’entre elles. Tout n’est pas donné à voir tout de suite, des fragments absents se retrouvent plus loin dans l’exposition. 
Une manière de garder l’attention du visiteur. Ce dernier est ainsi invité à appréhender la proposition comme une énigme à résoudre, compléter un puzzle dont les pièces manquantes lui sont données à voir au fur et à mesure de sa progression dans cette atmosphère épaisse dans laquelle évoluent les portraits et paysages de Leslie Amine.