Alain FRABONI

 

Ceci n’est pas un Zoo (2009)

 

C’est une « belle » exposition que celle qui résume une phase d’environ quatre années du travail de Leslie Amine. Précisons que l’adjectif qualifiant l’ensemble en terme de beauté doit s’entendre autant sur le plan de l’esthétique que celui de la sémantique. En effet, selon le philosophe Jean-Luc Nancy, le « beau éveille en nous un attrait, un désir plus fort que le simple plaisir »[1] mais celui-ci comporte « toujours quelque chose d’inquiétant »[2]. Ce qui nous frappe le plus dans le parcours proposé, ce n’est pas un certain rapport à la mort relevé par quelques visiteurs, mais plutôt une sorte d’urgence qui se dégage de l’ensemble. Les œuvres présentées montrent un travail plastique qui est un mélange d’expérimentation sophistiquée et d’énergie brute, mélange qui procure une impression telle que celle que l’on peut ressentir face au travail de l’artiste allemand Thomas Schütte. On perçoit à travers la diversité des supports et des techniques employées (dessin, peinture, sculpture, assemblage) un dynamisme puissant qui pousse l’artiste à mettre en forme différents questionnements selon plusieurs dispositifs.

L’usage de couleurs vives dans certaines œuvres contraste avec des productions aux tonalités plus neutres qu’on dirait presque essentielles (variations de noir, nuances de brun, lavis de gris). Parfois les deux options sont mêlées, notamment dans de grands travaux sur papier qui sont élaborés par ajouts et repentirs successifs de formes distinctes, figuratives ou parfois purement abstraites, ou de plages colorées, ou bien encore de surfaces occupées par des motifs qui se répètent.

Leslie Amine se défend de la notion de savoir-faire, elle prétend ne pas en avoir de définitif. Pourtant cette notion rejetée par de nombreux artistes contemporains est pourtant bien présente dans les différentes formes plastiques qui naissent sur le chemin que parcourt l’artiste. Il ne s’agit pas là d’une capacité qui limite et cloisonne une pratique, ni qui mette en jeu une recherche de la virtuosité. Nous percevons néanmoins dans l’ensemble du travail présenté plusieurs savoir-faire, acquis à chaque fois dans le but de créer des œuvres expressives, ouvertes et multidirectionnelles qui soient riches, convaincantes, et capables de toucher un public élargi.

Dans tous ces travaux, des fils conducteurs aident le visiteur à passer de l’un à l’autre des projets en deux dimensions ou en trois dimensions. La figure humaine, la présence récurrente du singe ainsi que des pieds et des mains dessinés et modelés amènent à nous interroger sur l’identité, sur la relation entre nature humaine et nature animale, sur le rapport entre le connu qui rassure et l’altérité qui dérange et aussi sur le parallèle fait entre l’origine personnelle et l’origine des espèces, etc. Comprendre le travail de Leslie Amine nécessite de mettre en œuvre une herméneutique intuitive qui en analysant les compositions et en examinant les assemblages et les juxtapositions d’images et de mots, permette d’en approcher le sens. On perçoit ainsi une démarche artistique imprégnée de culture humaniste, littéraire, sociologique et anthropologique qui expliquerait en partie les intrications de plusieurs niveaux de signification des productions qui en résultent.

La figure du singe, par exemple, n’est pas anodine. Si l’on ignore pas son antériorité dans la peinture savante (où le singe, représentant la part d’irrationalité et de folie de la nature humaine dans la tradition médiévale, vint ensuite symboliser l’artiste en imitateur de la nature), on ne peut aussi en écarter la vision qui par le biais de la colonisation a permis à des humains de sous-considérer d’autres êtres de la même espèce à cause de leur couleur de peau ou d’autres préjugés religieux ou ethniques. Le singe nous révèle des questions sur nous-mêmes, sur le regard que nous portons sur les autres et également sur l’animalité de l’homme dans certaines situations. 

En questionnant sa propre identité, Leslie Amine nous fait prendre conscience de la complexité que cette question entraine dans notre vie et dans notre parcours. La force de l’œuvre plastique ne laisse pas indifférent mais ne prime pas non plus sur les questions sous-jacentes, sans pour cela que le dispositif mette en accusation le visiteur. On peut ne pas se sentir responsable des préjugés et des actes commis durant l’époque coloniale si on n’y a pas été impliqué ni aucun proche de notre famille, mais les questions des origines et de l’identité sociale nous concernent tous et font toujours partie de notre actualité.

Mais ces hypothèses sur une frange de son travail ne sont pas les seules pistes. Les titres de certaines pièces réalisées participent également d’une manière ironique à l’ambiguïté de ce qui est donné à voir. S’agit-il de questions de racines ? Racines africaine, proches de la nature et des espèces animales, nostalgie du vécu de ses aïeux, ou de l’absence de leurs traces. Question sur l’origine de la pratique artistique dans l’imitation de l’être humain et son cousin le singe. Réplique de leurs membres fragmentés qui arpentent l‘espace de la sculpture et revisitent d’une manière nouvelle la question ancienne du socle. Obsession du corps, le corps de la vénus noire, exhibée comme une curiosité obscène, le corps qui se mélange à l’univers, qui fusionne avec le monde animal. Les éléments qui reviennent semblent liés à des cycles d’enfouissement et d’émergence. Les têtes de singes et d’humains sont mises en relation avec la géométrie, une forme d’espace qui rappelle le sol de certaines grandes compositions picturales de la Renaissance. Confrontation de deux mondes, un monde d’expression, de masque et d’animalité, face à un espace normé de la vision occidentale, ordonnancement géométrique de la représentation. La vie dont l’expression et le mouvement font intrusion dans un monde mort, figé selon des codes anciens.

Pour finir, grâce à une mise en place qui utilise au mieux le lieu d’exposition, la présentation de ces productions plastiques crée un espace dans lequel le visiteur peut se laisser emporter par une œuvre polysémique qui nous entraîne dans différentes temporalités. Un lieu qui se réfère à celui que nous habitons avec notre corps, avec nos mains et nos pieds qui touchent et parcourent un présent bien ou mal construit et qui établissent différents liens avec la nature, avec les autres, avec les idées et les objets, etc. Giorgio Agamben a écrit que « le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité »[3]. On peut aussi percevoir la contemporanéité de la démarche de Leslie Amine à travers son hésitation devant la ou les techniques à employer, par les traces d’un cheminement n’excluant pas le doute, l’incertitude et le hasard devant les directions à prendre, comme les hommes singes qui s’inquiètent de leur évolution dans un roman de Roy Lewis[4]. La richesse d’une œuvre est liée à sa capacité à résister à l’analyse, à garder une partie de son caractère énigmatique. C’est le cas de ce travail dont on ne peut faire le tour définitivement, comme un livre dont on n’arrive jamais à terminer la dernière page car celle-ci se réécrit sans cesse.

[1] Jean-Luc Nancy, La beauté. Petite conférence, Bayard Editions, Montrouge, 2009, p. 21.

[2] Jean-Luc Nancy, La beauté. Petite conférence, Bayard Editions, Montrouge, 2009, p. 34.

[3] Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Rivages poche, Petite Bibliothèque 617, trad. franç. Maxime Rovere, Editions Payot & Rivages, 2008, p. 19.

[4] Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, 1960, trad. franç. Vercors et Rita Barisse, Babel 215, Actes Sud, 1990.

 

 

Distractions (2012)

 

L’univers dans lequel nous plongent les peintures de Leslie Amine évoque des espaces que l’on situerait sous les tropiques, dans la touffeur de l’air. Des juxtapositions, de lieux et de moments différents richement dépeints, nous rappèlent les descriptions extrêmement détaillées et ciselées des contextes décrits par l’écrivain V. S. Naipaul dans ses romans.

L’acidité de certaines couleurs et l’association de plages contrastées qui s’entrechoquent génèrent une tension dans l’espace pictural des tableaux.

Cet état nous fait percevoir à la fois une sorte de mélancolie ou de fatalisme insulaire d’où émergent des explosions d’énergie, des réminiscences de formes, de visages, de silhouettes, de masques ou de statuettes qui font travailler notre mémoire visuelle et agissent sur nos sentiments. L’alternance et les enchevêtrements de motifs, de figures humaines, d’éléments architecturaux et de patterns décoratifs sont le prolongement d’un vocabulaire formel que Leslie Amine avait déjà abordé dans certains de ses travaux antérieurs. Mais on sent dans cette exposition une certaine jubilation née de l’approfondissement de la pratique picturale, une exploration tout azimut des possibilités offertes par le travail de la peinture à l’huile et une grande souplesse dans la variété des combinaisons de formes qui composent les œuvres.

Cette attention portée à un éventail technique étoffé se déploie sur toute la surface des toiles et également sur des panneaux de bois dont l’aspect révèle même une certaine violence dans les interventions plastiques. Cette volonté se veut l’écho d’une recherche plasticienne exigeante qui peut aller jusqu’à l’accident volontaire dans la confrontation avec les supports peints.

 

Cette impression de frôler les limites est en relation avec les images qui se superposent et qui nous parlent d’endroits que l’on ne peut pas vraiment situer, d’actions inscrites dans des strates de souvenirs qui nous échappent, dans des résidus mnésiques borderline.

Le vocabulaire plastique qui nous vient en analysant les surfaces s’avère riche : empâtement, biffure, giclure, strie, aplat, éclaboussure, dégradé, fondu, superposition… Cela éclaire alors l’apparente banalité de l’image du carton d’invitation lorsque l’on comprend ce que celle-ci sous-entend comme plongée dans l’élément pictural. Ce grand plaisir dans le mixage des gestes du peintre que l’on pourrait relier par certains aspects à ce que l’on peut observer chez David Salle ou Daniel Richter ainsi qu’une grande exubérance dans l’usage de la couleur et le propos formel donnent à cette peinture un caractère à l’opposé du déceptif. Répondant au triturage de la matière et des pigments, le langage thématique des tableaux, peints comme des palimpsestes, apparaît comme un brassage de références métisses entre vision fantasmagorique, néo-expressionnisme et pattern painting.

Au-delà des œuvres que l’on a pu admirer dans l’exposition Distractions, on a envie de savoir vers quel territoire va nous entraîner Leslie Amine dans le développement futur de son travail. 

En tous cas, on ne peut pas se laisser tromper par le titre de cette sélection. Celui-ci est un leurre. La confrontation aux peintures, loin d’être un plaisant divertissement, requiert bien au contraire toute notre attention. Car ce que l’on perçoit alors justifie que « tout tableau est sommeil en attente d’un guetteur vigilant. »[1]

[1] Michel Weemans, Le paysage extravagant. Herri met de Bles. Le mercier endormi pillé par les singes, Paris, éditions 1 :1 (ars), mai 2009.